Là où nous allons tous dans la même direction
3DIS/LOCATIONs

Texte à paraître à l’automne 2015 dans la publication 3DIS/LOCATIONs, éditée par le centre d’artistes DARE-DARE. Le texte examine les tendances actuelles des politiques culturelles et leurs effets sur la spectacularisation de l’art et sa mise au pas à des fins utilitaristes. Fascisé, l’art se doit désormais de contribuer à l’intérêt commun, cette cause consensuelle et essentiellement économique.

Extrait :
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Que ce soit dans un Plan culturel qui appelle tous les acteurs de la société à se mobiliser pour la bonne cause (économique), un Quartier des spectacles qui pense créer une vie à partir de ses représentations ou un réseau de politiques culturelles qui, plutôt que d’être complémentaires les unes des autres, se dédoublent sans imagination, le milieu des arts assiste bien à une fascisation de la culture. Tous et toutes, artistes compris, sont appelés à mettre en scène une vie sociale harmonieuse et parfaitement ordonnée, qui se représente à elle-même dans un spectacle à grande échelle − lumineux si possible.
Si je parle ici de fascisme, c’est bien entendu dans une acception éloignée des régimes totalitaires historiques reconnus. On le comprendra plutôt, à la suite de Félix Guattari, comme un ensemble de processus capables de capter les désirs des individus pour les mettre à profit dans une voie politique unique[i]. Dans un contexte où l’économie mondialisée fait perdre le pied à l’État-nation, ce fascisme ne découle plus de l’exacerbation d’un sentiment d’appartenance identitaire, mais économique. Chacun, artiste compris, est appelé à contribuer à l’activité économique, et qui s’y refusera sera dès lors taxé d’inutile, d’antisocial, voire de terroriste. À la différence du fascisme classique, cependant, la tyrannie n’est plus entre les mains d’un seul homme. On assiste au contraire à une exaltation de la diversité et de l’égalisation − et non de l’égalité −, sorte de lit de Procuste d’où tout ce qui dépasse doit être retranché, où ce qui est trop petit doit être gonflé. Cette diversité, jamais conflictuelle, n’est aussi jamais politique.
(…)

[i] Guattari, Lignes de fuite. Pour un autre monde de possibles, L’Aube, 2011.